La Téoule

Le Lien - Octobre 2025

Ce dont nous avons vraiment besoin.

« De quoi avons-nous vraiment besoin » ?[*] Dans cet ouvrage des économistes s’interrogent : « comment bien vivre ensemble quand les individus souffrent de profondes inégalités et que tout pousse à davantage d’individualisme et de compétition » ? 

 

Les personnes en situation de handicap qui habitent La Téoule ont une longue expérience de ces inégalités : rivées sous les seuils de pauvreté, souvent reléguées aux marges et dans des lieux situés à l’écart, elles ne peuvent accéder, à égalité avec les autres, au patrimoine social et humain commun dont elles se voient ainsi déshéritées.

 

Les auteurs corrèlent le creusement de ces inégalités avec l’intensification d’une compétition étendue à tous les secteurs de notre vie personnelle ou collective. Ainsi qu’avec la montée de l’individualisme que cette compétition engendre nécessairement. L’extension de la rivalité ainsi instaurée peut conduire à l’affrontement. Parfois jusqu’à la guerre.

 

Les paléo-anthropologues ne situent pourtant la singularité d’homo sapiens ni dans l’instinct meurtrier ni dans l’habileté technique. Mais dans la coopération : c’est en effet leur aptitude inégalée à construire et à se projeter collectivement qui a permis aux humains de progresser. La coopération se révèle ainsi non comme une option facultative mais bien comme la condition de la survie, de l’évolution et du progrès des êtres humains. « Les hommes n’auraient pas pu s’épanouir d’aussi remarquable manière, écrivent Leakey et Lewin, si au départ nos ancêtres n’avaient témoigné d’étroite coopération. La clé de la transformation d’une créature sociale semblable au singe en un animal cultivé, vivant au sein d’une société hautement structurée et organisée, est le partage ».

 

Le cadre économique dans lequel l’évolution et le progrès des humains ont pu se réaliser est régi par la réciprocité, le partage et la redistribution collective des biens. Ceux-ci n’y constituent d’ailleurs pas l’objet véritable des échanges : ils ne sont que le support des liens sociaux et de la coexistence entre les êtres qui, à travers leurs échanges, n’ont de cesse de se donner et de se rendre les uns aux autres. La finalité de ce cadre économique ne réside jamais dans l’accumulation des biens ou des gains, mais dans l’intensification des liens sociaux par lesquels se construit et se maintient un système voué à la cohésion sociale et à la paix.

 

Ce cadre trace les contours d’une économie humaine en ce qu’il encastre la production et la distribution dans les instruments d’alliance entre les humains. Cette économie épouse le mouvement même de l’existence humaine qui associe et relie sans cesse, parce que nous sommes des êtres sociaux, désir d’être soi et désir d’être avec, d’être pour soi et d’être pour autrui.

 

L’irruption, récente, d’une économie vouée à l’accumulation des biens et des gains introduit une rupture et une inversion majeures dans l’évolution de cette économie humaine. En instaurant la compétition et la concurrence entre des individus nécessairement dissociés et atomisés elle contrarie le caractère social des humains et casse ce mouvement profond de leur existence invariant depuis l’âge de pierre : elle impose d’être soi, seul contre autrui, dans une relation de rivalité ou d’affrontement.

 

Les acteurs et partenaires de La Téoule (locataires, bénévoles, associations, entreprises, collectivités,…) cherchent à expérimenter de nouvelles formes d’interactions permettant de faire société avec chaque un. De telle que sorte que quelle que soit sa singularité ou quel que soit son devenir chacun reste toujours assuré de pouvoir participer à la vie de cette société et d’en partager, à égalité avec tous, le patrimoine social et humain.

 

A l’opposé d’une société dans laquelle la sécurité de l’individu dépend essentiellement de sa performance personnelle évaluée dans le cadre d’une concurrence et d’une compétition généralisées, la société que construisent ces acteurs offre une sécurité sociale intégrale fondée sur la multiplication, la diversification et le renforcement des liens sociaux et humains.

 

Assurant à chacun d’en rester membre et de n’en être jamais abandonné, cette société engendre la confiance nécessaire à la coopération. De sorte que tous les acteurs puissent coopérer à imaginer et instaurer de nouveaux modes de vie et de production fondés sur la qualité des liens et des relations sociales plutôt que sur l’accumulation privée de biens matériels.

 

Parce qu’ils font le choix de réaliser leur activité selon les modalités de la coopération, qu’ils accordent la primauté aux liens plutôt qu’aux biens et qu’ils projettent le partage entre tous d’un patrimoine social et humain commun, les acteurs et partenaires de La Téoule, à l’échelle modeste et locale de leur territoire, renouent avec une économie humaine et réinscrivent la société qu’ensemble ils inventent et construisent dans une trajectoire de progrès humain. Produisant ainsi ce dont nous avons vraiment besoin.

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[*] De quoi avons-nous vraiment besoin ? Pour vivre ensemble et éviter le désastre social et écologique au XXIème siècle, sous la direction de Mireille Bruyère, Éditions Les Liens qui libèrent, 2021.

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