Olivier Laboria, comédien, musicien et accompagnant à La Téoule
Olivier, tu es accompagnant à La Téoule depuis l’ouverture de l’habitat partagé. Quel a été ton parcours avant cela ?
Je suis natif d’Orléans. J’ai suivi, dans cette ville, le conservatoire d’art dramatique. A la suite du conservatoire j’ai été intermittent du spectacle à Paris. A la naissance de mon fils je suis retourné à Orléans où j’ai exercé différents métiers.
J’ai travaillé en usine. Il y avait dans un foyer de vie une intervenante en théâtre qui partait alors à la retraite. J’ai contacté le foyer pour candidater à son remplacement. J’étais en fait un peu apeuré à l’idée d’intégrer ce type de structure. C’est le documentaire de Nicolas Philibert, « La moindre des choses », qui retrace un projet de théâtre à la clinique psychiatrique de La Borde qui m’a donné envie de tenter une expérience similaire. Je suis du coup rentré dans l’atelier théâtre du foyer de vie. Comme cela marchait bien j’ai intégré l’équipe d’accompagnement en journée et j’ai passé trois ans dans cette équipe.
Et ensuite ?
Après cette expérience je suis devenu ouvrier agricole dans une exploitation en biodynamie. La fille des exploitants voulait être éducatrice spécialisée : elle a finalement repris la ferme. Il y venait beaucoup de structures. Et il y avait beaucoup de temps d’échanges autour de l’agriculture bio.
J’ai aussi travaillé à la médiathèque d’Orléans. Durant mon temps d’objecteur de conscience j’avais déjà travaillé dans une médiathèque située pas très loin d’Orléans.
Le théâtre me manquait. J’avais appris le piano dès l’enfance. Je me suis mis à écrire des chansons et j’ai composé un spectacle de chansons. Un copain tenait un café culturel associatif dans lequel je pouvais me produire régulièrement. Mais le milieu artistique d’Orléans est un microcosme dans lequel on finit par tourner en rond entre artistes. J’avais envie de quitter Orléans, d’en partir.
J’ai découvert le Tarn par ma compagne qui avait fait une école de poterie dans laquelle elle avait elle-même rencontré un ami de Lautrec. Elle a donc eu l’occasion de venir dans le Tarn qu’elle a beaucoup aimé. Sa mère découvre aussi le Tarn et décide alors de s’installer à Sorèze. Je vais moi aussi voir Sorèze et je tombe amoureux de ce village. En une semaine j’y trouve une maison à louer et un travail : au foyer de vie de l’Orival.
Tu as donc à nouveau abandonné la scène pour travailler dans un foyer ?
Pas vraiment. J’ai démarré mon travail au foyer de l’Orival. Tout en ayant encore des concerts dans lesquels j’étais engagé à Orléans ! J’ai fait mon dernier concert à la médiathèque d’Orléans.
J’ai travaillé pendant trois ans à l’Orival. J’ai monté également, sur le plan artistique, un trio (piano, contrebasse, batterie). Après cette expérience de trio j’ai voulu continuer seul. J’ai alors monté un spectacle qui s’appelait « Laboria » dans lequel je jouais un type complètement décalé : Laurent Boularcot. Je jouais aussi du piano et interprétais des chansons dans ce spectacle.
Tu indiquais qu’au départ ton engagement dans un foyer était une expérience que tu voulais tenter. C’est devenu une véritable activité professionnelle. Comment cela s’est-il passé ?
En fait j’ai décidé de passer en VAE mon diplôme d’AMP. J’avais très envie de travailler avec des personnes autistes. J’ai alors travaillé deux ans à l’IME de Lostanges qui accueille des personnes autistes. Le directeur, qui dirigeait aussi le foyer de vie de La Planésie à Castres, m’a proposé un CDI dans ce foyer de vie. J’y suis resté 6 ans.
Il y avait, au sein de cette équipe, un coordinateur formidable. Le coordinateur est le porte parole de l’équipe. Il harmonise le travail de l’équipe. Il recherche toutes les idées, tous les projets, et agit en sorte que tout cela fonctionne en harmonie. Cela crée un niveau de confort incroyable.
Mais alors pourquoi et comment es-tu venu à La Téoule ?
C’est à travers le désir d’un résident qui souhaitait quitter le foyer que nous avons découvert le projet de la Téoule à Revel. Finalement Revel ne l’a pas intéressé car il souhaitait quitter ce territoire, mais le projet de Revel m’a intéressé.
Parce qu’au même moment le chef de service était missionné sur des objectifs qui commençaient à nous faire crouler sous le travail. Les conditions du métier avaient beaucoup changé durant ces six années. On sentait ces changements de la part de nos hiérarchies. Il a fallu travailler beaucoup plus avec beaucoup moins de moyens. On s’est vite retrouvés abasourdis par la somme de travail à réaliser. Même si on était une équipe très solide et formidable dans laquelle on s’écoutait beaucoup et au sein de laquelle on partageait les mêmes objectifs.
Je me suis alors intéressé de plus près au projet d’Équipollence à Revel. J’ai candidaté. Et décidé de quitter le foyer pour venir à la Téoule alors que le chef de service cherchait à m’y retenir.
Tu es quand même parti ?
Je ne regrette pas du tout d’être parti. Parce que le projet de la Téoule me fait penser à une alternative. Une autre philosophie : une autre façon d’être et d’accompagner la personne pour qu’elle vive. La Téoule ne peut pas être autre chose que ça.
Même si les choses ne se sont pas passées tout à fait comme ça. On était à l’ouverture de l’habitat de La Téoule en octobre 2023. En fait, dans l’équipe, on s’est tous connus seulement au mois de Septembre. Et on a démarré début octobre. Je découvre mes collègues petit à petit. Entre nous les points de vue peuvent être très différents.
Que veux-tu dire exactement par « points de vue différents » ?
Dans l’équipe on s’entend bien. Mais il peut y avoir par exemple une tendance à voir les choses de façon plutôt institutionnelle. Pour ma part je voudrais être coupé de tout ce que j’ai appris en institution : je pense que l’on n’a pas besoin de ça. En fait je crois qu’on ne vient pas pour ça à la Téoule.
Je suis venu à La Téoule parce que je voudrais travailler complètement différemment. Mes réflexe me rapprochent davantage d’une orientation plutôt centrée sur « être avec la personne » accompagnée et passer du temps avec elle. C’est un autre point de vue que je défends.
Au fond, à la Téoule, il faut arriver à définir peu à peu ce que l’on appelle « accompagner ». Le problème c’est qu’on a spontanément tendance à beaucoup parler à la place de la personne. Or ce sont les personnes que j’accompagne qui, en fait, m’apprennent le métier
Cet accompagnement que vous cherchez à définir, comment le perçois-tu aujourd’hui ?
Ce que l’on cherche à instaurer c’est un mode de fonctionnement qui doit nous permettre d’être toujours plus proche de la personne accompagnée. C’est une bonne chose parce qu’on a vite tendance à prendre davantage en compte le groupe que chaque personne prise individuellement. Pour ma part je recherche une autre forme d’accompagnement. Et je souhaiterais que les gens soient intéressés par ça. Je voudrais être complètement en phase avec les personnes qui habitent la Téoule. Car c’est quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs.
Je pense que nous devons donc rechercher une manière de fonctionner qui nous permette de davantage individualiser notre accompagnement. Il me semble important de proposer à chacun l’activité qui lui convient, qui répond à son attente : il en devient ainsi acteur. Pour moi cela se démarque d’une approche qui penserait et proposerait une activité de « groupe ».
Comment, selon toi, chercher (et trouver) cette nouvelle manière de fonctionner ?
Dans un fonctionnement idéal je crois que la première chose à faire est d’arrêter de parler. Surtout à la place de la personne. Parce que le danger est de mal interpréter et de se tromper complètement à son sujet. Plutôt que parler, c’est un état d’être qu’il me semble nécessaire de développer. Par exemple, faire un simple puzzle avec une personne ce n’est pas rien. Parce que dans ce moment se travaille la confiance mutuelle sans laquelle il ne peut se créer de lien véritable. Or sans ce lien véritable il n’y a pas de réel accompagnement.
On peut produire de l’activité, c’est vrai. Mais l’activité peut vite faire oublier la personne. La personne devient alors absente de l’activité qu’on lui propose. En fait je crois qu’on peut avoir des moments où on ne fait rien avec une personne : dans ce moment, on ne fait rien mais en fait il se passe tout. Il m’arrive parfois de simplement tenir une main : et tout est dit. Parce qu’on peut très vite avoir tendance à ne plus se laisser guider par la personne. On en vient alors à prévoir et organiser les choses à sa place. Or une activité doit répondre d’abord au désir de la personne : un désir que l’on rejoint. L’important c’est de passer de « je t’accompagne au cinéma » à « on va ensemble au cinéma ».
Cela exige de travailler autrement qu’en structure. Aussi, pour les personnes qui ont un vécu institutionnel comme moi, c’est important de se sentir très écoutées. Pour mieux percevoir et comprendre qu’à La Téoule il est nécessaire d’évoluer vers d’autres formes d’accompagnement que celles connues jusqu’ici en milieu institutionnel.
Je suis et je reste très confiant dans cette équipe qui évolue. On est ensemble en mouvement. Et tout est en ébullition.